16/06/2009

Expo

/ Tchétchènes Hors-sol / Photographies de Maryvonne Arnaud

 

Tchétchènes Hors-sol
Photographies de Maryvonne Arnaud

Exposition : Du jeudi 23 avril 2009 au dimanche 27 septembre 2009

"Rien, plus que la guerre, ne bouleverse le rapport au monde. Elle inverse complètement l’échelle des valeurs, de haut jusqu’en bas.
Ou, au contraire, de bas jusqu’en haut. Personne ne revient de la guerre. Jamais."
Arkady Babchenko

Auteurs : Maryvonne Arnaud.

Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon
Téléphone (+33) 04 78 72 23 11
Site web www.chrd.lyon.fr
Email chrd@mairie-lyon.fr
14, Avenue Berthelot
69007 Lyon
France
Ouverture au public : mercredi à dimanche de 9h à 17h30. Fermé les lundi, mardi et jours fériés. Centre de documentation : accessible du mercredi au samedi de 10h à 12h30 et de 13h30 à 17h : +33 472 73 99 12

 

 

 

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ÉDITO PAR MARYVONNE ARNAUD 


EN 2004 ET EN 2005 je suis allée en Tchétchénie à Grozny, et en Ingouchie dans les nombreux camps de réfugiés tchétchènes. J’ai photographié une ville effacée, un peuple nié, j’ai photographié les traces de la guerre, les trous d’obus comme autant de vies détruites et autant de gestes pour détruire, j’ai photographié des visages graves et dignes, des hommes, des femmes, des enfants. Dans les camps, j’ai vu au travers de mon objectif la vie qui tentait de s’organiser dans le noir, dans l’oubli, j’ai croisé des regards, des sourires, des larmes, des rires aussi.
J’ai écouté, enregistré des voix sans voix, atones, des voix qui se (con)fondaient avec la douleur, le chagrin. J’ai vu comment la vie s’accroche, à l’image des posters de mannequins épinglés par les jeunes filles sur les murs de carton des camps de réfugiés, j’ai vu la résignation des mères, le désespoir et la honte des hommes. J’ai compris la haine.
En
2008, je suis retournée à Grozny, j’ai marché dans une ville inconnue, en reconstruction, j’ai photographié la guerre effacée, niée. J’ai vu comment le béton, les bardages de plastique et la peinture masquent les blessures sur des plaies non cicatrisées, comme un décor en attente du tournage d’un film. Quel film ?
J’ai entendu souvent le mot tragédie. J’ai compris l’envie d’oublier, de ne pas se souvenir et la peur d’oublier aussi, de trahir les disparus. J’ai vu l’acharnement à vivre de la vie, l’humour qui pointe quand les yeux s’embuent et se ferment. J’ai vu l’obscène et l’arrogance des dirigeants qui s’affichent comme les sauveurs d’un peuple qu’ils ont euxmêmes détruit et qu’ils continuent à dominer par la peur. La menace des enlèvements arbitraires et des exécutions sommaires qui vide les rêves, nourrit les cauchemars et sème le doute, la folie et le silence.
Je suis aussi allée en Pologne et en Turquie dans des centres pour réfugiés où continuent d’arriver quotidiennement des familles tchétchènes qui fuient sous la menace et la crainte d’une vengeance, dans l’espoir d’oublier, et de fabriquer une vie autre pour leurs enfants. Là, dans ces grands centres d’accueil, j’ai été témoin de l’ennui, la promiscuité, l’étroitesse, l’empilement, le vide, le bruit, le manque, l’absence, l’injustice, la déception. Des individus déliés, flottants, malmenés, hors-sol.
Comment montrer tout cela ?
Peut-être une seule photographie et une note continue de musique auraient-elles pu suffire ?
J’ai regardé longtemps toutes ces photographies et j’ai vu tout ce que je n’avais pas vu, réfugiée derrière mon viseur. J’ai pensé alors aux soldats réfugiés aussi derrière leur viseur. Que voient-ils ?
J’ai vu aussi tout ce qui manquait.
J’ai éprouvé encore la nécessité des mots.
Après ceux du poète Abdelwahab Meddeb, en 2005, j’ai associé ici ceux de l’écrivain russe Arkady Babchenko, soldat en Tchétchénie pendant les deux guerres de 1994 et de 1999 et ceux de l’écrivain tchétchène Soultan Iachourkaev, réfugié en Belgique depuis la deuxième guerre.
J’ai associé aussi les paroles récoltées au cours de mes différentes rencontres et conversations.
Comme on ne revient pas indemne de certains voyages, j’aimerais que les visiteurs emportent avec eux une part de doute : qu’ai-je vu ici ? que n’ai-je pas vu que je croyais voir ? 

 

 

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Centre de réfugiés de Debak, à 30 km de Varsovie, Pologne, 2008. 

 

L’INSTALLATION 


Le travail de la photographe-plasticienne Maryvonne Arnaud
Parce qu’il est à la croisée de ses enjeux et de ses missions, le travail de Maryvonne Arnaud s’inscrit naturellement dans la programmation du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation. Il offre l’occasion unique de délivrer une information sensible et implacable sur les conditions de vie des réfugiés et de rappeler à la mémoire de tous l’histoire des conflits récents en Europe.
Maryvonne Arnaud est allée en Ingouchie et en Tchétchénie en 2004 puis 2005, pour rencontrer, photographier et enregistrer des Tchétchènes. Une première exposition Tchétchénie sur[exposée]. Une vie dans l’ombre a été présentée en 2006 au MRDI-Maison des Droits de l’Homme de Grenoble. Elle bénéficiait alors du regard du poète et théoricien de l’islam Abdelwahab Meddeb. L’installation plongeait les visiteurs dans l’intimité de ces vies empêchées et témoignait de la vie ordinaire des Tchétchènes, de leur quotidien rythmé d’événements tragiques : enlèvements, tortures, viols, disparitions, etc., mais où, dans un apparent paradoxe, la vie s’accroche à des rêves très proches des nôtres. Maryvonne Arnaud s’est attachée à rendre visible la (sur)vie dans l’ombre dans des camps de fortune, individualisant les itinéraires et les histoires, la force des uns, l’épuisement ou le découragement des autres, la peur et la dignité, la résistance intérieure et cette étonnante capacité à faire face, malgré tout.

Une exposition sur les guerres tchétchènes et les conditions de vie des réfugiés
L’installation initiale est tout à la fois le point de départ et le pendant de la nouvelle exposition, qui dévoile les images et les témoignages récemment recueillis par Maryvonne Arnaud dans des camps de réfugiés en Pologne et en Turquie. Un voyage à Grozny, effectué en novembre 2008, à la recherche des familles croisées quelques années plus tôt, permet d’approcher la réalité de leur vie aujourd’hui, dans un pays « normalisé ». Cette normalisation agissant comme une terreur froide, transparente, annule l’iconographie spectaculaire des médias et impose l’oubli collectif. Elle soustrait la Tchétchénie de l’actualité, la sousexposant à notre attention. Délaissés de l’actualité médiatique, les Tchétchènes exilés vivent pour la majorité d’entre eux, dans des grands camps de réfugiés situés en Pologne et en Turquie. Ils s’y fabriquent un monde de survie, fait d’espoir et d’attente infinie, où les objets sauvegardés, les photographies de famille, les règles de vie, les recettes de cuisine sont autant de reliques nécessaires qui maintiennent ou réinterprètent un monde disparu. Les fragments de vie, les souvenirs racontés aux enfants, le maintien de l’espoir du retour au pays ou son abandon, l’imaginaire des enfants nés loin de Tchétchénie seront au coeur du dispositif.
Le regard croisé de deux écrivains, tchétchène et russe, ainsi qu’un environnement sonore viennent compléter l’installation, introduite par un « sas » pédagogique. Une carte géopolitique et un texte d’Aude Merlin, spécialiste du Caucase, y offrent une synthèse nécessaire sur l’histoire de la Tchétchénie : les déterminants historiques et politiques des deux guerres, le déroulement de ces dernières et ses conséquences sur les populations civiles, enfin les non-dits de la reconstruction officielle du pays. Un texte sur les demandeurs d’asile en France et le statut de réfugié complète cet ensemble.

La photographie et la mémoire
Dès
lors que la question du souvenir se pose, constate Susan Sontag, la photographie est plus incisive. La nouvelle installation photographique imaginée par Maryvonne Arnaud offre tout à la fois une possibilité de remémoration des guerres tchétchènes et porte à notre conscience les conditions de vie d’hommes, de femmes et d’enfants aux souffrances désormais invisibles.
Dans leur première présentation, les images noir et blanc, prises en 2004, étaient soumises à un traitement chromatique volontairement binaire : quand la grande majorité s’offrait au regard grise et charbonneuse, certaines des images – éclaircies ou assombries à l’excès – mettaient en scène la disparition de leur sujet. Cette attention portée par la photographe-plasticienne à la matière, à l’objet photographique comme forme compacte de mémorisation, traduisait une réflexion sur la perte et la volonté de conserver l’essence de ce qui est perdu : l’instant de vie que la photographie a saisi.
Les visages souriants des enfants, les regards apparemment calmes des adultes, les mains croisées des vieilles femmes s’inscrivaient dans des espaces domestiques recréés qui disaient l’extrême précarité des situations et faisaient écho à « la ruine absolue de la ville », Grozny bombardée telle que la définit Abdelawahab Meddeb. Ces images étaient donc elles-mêmes les souvenirs des violences subies, rappelant un passé qui n’est plus et prévenant un avenir incertain. Titrée Tchétchénie sur[exposée], l’exposition de Grenoble interrogeait l’image fugitive de souffrances non représentées et celle d’une guerre dévoilée par une actualité médiatique tout entière dédiée aux événements sanglants chargés de légitimer les exactions de l’armée russe.
La nouvelle installation du CHRD rend compte des récents voyages que Maryvonne Arnaud a effectués en Pologne et en Turquie dans des centres de réfugiés, mais aussi dans Grozny reconstruite, noyée sous le flot des portraits de Kadyrov et Poutine unis, truelle à la main, pour rebâtir la ville et, au-delà, la République. Une poignée d’années après, dans un contexte dit de normalisation, que nous montrent ces images ? Une capitale reconstruite, le temps enfin venu de la paix et du retour pour certains, la misère et l’attente infinie pour d’autres, réfugiés en Pologne et en Turquie avec leurs souffrances désormais exilées et marginalisées ? On est d’abord surpris de constater que les images couleur de cette nouvelle campagne n’ont pas l’évidence plastique des premières : l’existence éternellement mise entre parenthèses des réfugiés, la méfiance des habitants de Grozny « pacifiée », le lustre de la ville nouvelle génèrent des images plus difficiles à interpréter.
Pour déjouer cette difficulté, la photographe utilise deux procédés distincts et complémentaires. Tout d’abord, elle entremêle les images des deux campagnes, réveillant ainsi la mémoire du temps passé et celui des traces d’une guerre qu’on cherche à faire disparaître physiquement de l’espace urbain. Enfin, la signification des images dépendant de l’identification qu’elles suscitent chez le spectateur, Maryvonne Arnaud convoque les mots, la parole des Tchétchènes, le récit de leur vie, de leurs errances et de leurs souffrances, enregistrés par elle au cours de ses rencontres. Ces témoignages servent de fil conducteur à l’ensemble du parcours et vont jusqu’à prendre, parfois, la place des images. Si les photographies suscitent notre intérêt, nous invitent à réfléchir, convoquent nos émotions, le récit seul peut nous amener à comprendre ce qu’est aujourd’hui la République tchétchène et la vie de ses expatriés, de ces Tchétchènes hors-sol.

En dépit des discours officiels et d’une reconstruction de façade, alors que s’exerce un régime de terreur, une nouvelle violence est faite aux Tchétchènes. Celle-ci consiste à gommer les traces pourtant tangibles et innombrables de la guerre, déjà très peu présente – sans doute parce que non photographiée – dans nos consciences européennes. Invoquées pour dénoncer cette violence, les photographies de Maryvonne Arnaud disent le miracle de la survie et rendent possible le souvenir de la guerre. 

 

 

 

AUTOUR DE L’EXPOSITION 

• APRÈS-MIDI D’ÉTUDE
SAMEDI 16 MAI DE 14H30 À 17H
Dire la Tchétchénie aujourd’hui

AVEC
Arkady Babchenko, écrivain et journaliste à Novaïa Gazeta (Moscou), envoyé en Tchétchénie à l’âge de 19 ans. Il donnera son point de vue de vétéran sur cette guerre, et la façon dont l’écriture constitue une forme de résistance.
Soultan Iachourkaev, écrivain et poète tchétchène, auteur de Survivre en Tchétchénie (2006).
Aude Merlin, docteur en Sciences politiques, spécialiste du Nord-Caucase.
Bleuenn Isambard, membre du Comité Tchétchénie et de Médecins du Monde.
SUR RÉSERVATION

• DÉCOUVERTE ACCOMPAGNÉE DE L’INSTALLATION
LE DIMANCHE À 15H
En avril, le 26.
En mai, les 10 et 17.
En juin, les 14 et 28.
En septembre, le 13.
SUR RÉSERVATION
DURÉE : 20 minutes 

 

12:43 Écrit par Roustaveli dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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